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Voyager hors des sentiers battus – Interview avec Jeremy qui a traversé les Balkans à pied !

Dans la catégorie Voyager hors des sentiers battus, partons à la rencontre de Jérémy qui a fait une traversée des Balkans à pied. Une expérience peu commune qu’il prend le temps de nous raconter dans cette interview.

 

Voyager hors des sentiers battus, une interview réalisée avec Jérémy

Bonjour Jérémy. Avant tout, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Bonjour ! Je m’appelle Jérémy, j’ai 26 ans et j’habite la région grenobloise depuis tout jeune. Autant dire que j’ai passé du temps à crapahuter sur les contreforts du Vercors que ce soit à ski, à vélo ou bien à pied. Je suis issu d’une formation ingénieur que j’ai validée tout en suivant celle du diplôme d’État de ski alpin. Pour le moment, j’ai une préférence pour la combinaison du moniteur plutôt que la chemise de l’ingénieur !

Cela me permet d’aller rouler ma bosse quelques mois dans l’année. En 2018, encore étudiant, j’ai effectué une césure pour traverser l’intégralité de l’Himalaya népalais à pied pendant 90 jours avec trois amis rencontrés en classe préparatoire. En 2020, toujours à la marche, j’ai sillonné les Pyrénées d’ouest en est par la haute route (HRP).

Plus récemment, cet été 2021, j’ai pris mon courage à deux mains pour m’élancer à travers les Alpes oubliées des Balkans depuis la Croatie jusqu’à l’Albanie sur 1300 km. Je tire des petits films de toutes ces expériences ! J’aime tout particulièrement l’aventure, lorsque le plan initial se dilapide sous le vent des évènements. Pour la provoquer, je marche avec le minimum dans mon sac à dos : seulement 3,7 kg de matériel dans les montagnes d’ex-Yougoslavie ! Ni tente, ni réchaud, ni pantalon ! Quel bonheur de faire avec ce que je trouve sur ma route !

D’où vient cette idée de traversée les Balkans à pieds (1 300 km pour 60 000m de dénivelé positif en 39 jours) ?

Je suis un amoureux des cartes et des atlas. J’avais en tête de repartir pour une longue marche. C’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour prendre le pouls d’une géographie, d’aller à la rencontre des populations, de s’immiscer dans une culture. Souhaitant limiter mon utilisation de l’avion, j’ai commencé à regarder une carte des massifs montagneux européens. Je me suis alors rendu compte que beaucoup m’étaient inconnus !

Les Apennins, les Carpates, les Alpes Dinariques (ces dernières sont en fait le prolongement des Alpes vers l’est, le long de la mer Adriatique sur plus de 1000 km). Il existe un sentier longue distance pour les parcourir : la Via Dinarica, développée depuis 2010. C’était décidé ; j’ai fait de cette trace mon fil rouge pendant plusieurs semaines avant de la quitter après 900 km pour arpenter les massifs du Kosovo et de la Macédoine du Nord : les monts Sharr et Korab, complètement hors des sentiers battus.

Derrière l’aspect géographique, il y avait une autre motivation. Du haut de mes 26 ans, j’ai réalisé que l’histoire des Balkans m’était très floue : Que sont les guerres de Yougoslavie ? Où se trouve le Kosovo ? Qu’appelle-t-on le siège de Sarajevo ? Le génocide de Srebrenica ? En plus de marcher sur le fil des Balkans, je souhaitais suivre le fil de l’Histoire. Fouler, au rebours du temps, les sentiers autrefois empruntés par ceux qui se sont battus pour leur indépendance. Et tirer le vrai du faux sur ces régions très sujettes aux préjugés et associées à un fort sentiment d’insécurité.

Pouvez-vous en nous expliquer votre préparation par rapport à cette aventure?

Aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai pris la décision de me lancer seulement deux semaines avant mon départ. L’essentiel de la préparation a eu lieu pendant ce laps de temps.

Étant sportif assidu, il n’y a pas eu de préparation physique particulière. Pour autant, je fais attention, à chaque début d’aventure, de ne pas griller les étapes. Je monte crescendo dans la durée de l’effort pour ne pas risquer la blessure. Le corps s’adapte très vite ! En une semaine, la machine est rodée. La marche présente l’avantage d’être une activité douce avec très peu de chocs et de contraintes.

Une aventure de ce type nécessite par ailleurs de la préparation logistique. J’ai récupéré la trace GPS de la Via Dinarica et je l’ai rentré sur l’application Maps.me disponible sans réseau. Je me suis également appuyé sur le gros travail de Dylan Ivens qui a répertorié les points d’eau, les points de ravitaillements et les cabanes/refuges le long de la Via Dinarica. J’avais donc une base solide sur laquelle m’appuyer pour les deux premiers tiers du parcours.

J’ai également contacté quelques marcheurs ayant effectué l’itinéraire pour avoir des retours d’expérience précis au sujet du climat, les passages de frontière, l’eau, etc. Toutes ces informations m’ont permis sur le moment de doser la quantité d’eau et de nourriture à porter dans mon sac. Au plus, j’avais avec moi 7 jours d’autonomie et 3 litres d’eau lors de la traversée du massif du Velebit en Croatie. En moyenne, c’était plutôt de l’ordre de 4 jours et 1 litre d’eau. Certains passages en Croatie et en Bosnie sont très arides, il faut faire attention !

Valbona en Albanie marque le terme de la Via Dinarica. J’avais envie de continuer vers l’est, vers le Kosovo et la Macédoine du Nord. Je savais qu’il y avait des massifs montagneux très sauvages. Sauf que j’avais beau chercher sur internet, les informations concernant ces zones étaient introuvables. J’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un à Prizren qui connaissait parfaitement ces massifs et qui m’a donné des précisions sur les sentiers, les lieux potentiels de ravitaillement. Dans ces montagnes, je me suis senti l’âme d’un explorateur, c’était grisant ! J’ai pu reconstituer ma trace GPS ici.

Que représente cette marche pour vous?

Ce qui me vient en premier c’est : un gros défi ! J’avais envie de me prouver que j’étais capable de faire une traversée longue, seul, dans une région méconnue. C’est chose faite et ça m’a fait emmagasiner beaucoup de confiance.

Un peu plus profondément, je vois dans ce genre de marche un moyen d’accéder à la liberté telle que je la conçois. Après plusieurs jours, lorsque je comprends que je suis parti pour quelque chose de gros, j’ai tout à coup la sensation de muer : ma carapace casanière reste à la maison et je deviens nomade. Dorénavant, je vois ces marches plutôt comme un changement de mode de vie plutôt que comme un hobby.

J’ai dans mon dos l’essentiel regroupé dans un petit sac de 4 kg et pourtant ce matériel me suffit si je dois marcher deux semaines, deux mois ou deux ans ! Je brise la majorité des liens de dépendance de ma vie « normale », ce qui me procure un sentiment intense de liberté. Tout peut arriver et je suis prêt à y faire face. Attention, la liberté ce n’est pas faire ce que je veux quand je veux c’est avant tout une discipline imposée par le milieu naturel : je m’adapte au cycle des jours, au terrain, à ses ressources.

Aviez-vous des objectifs particuliers en tête, qu’il soit de l’ordre de la « compétition », ou même juste un aspect particulier d’un pays ?

Je mentirais si je répondais qu’il n’y avait pas d’objectif sportif. J’ai grandi dans le milieu du sport et j’ai fait du dépassement de soi une valeur primordiale. J’aime chercher mes limites, j’aime sortir de ma zone de confort, j’aime m’affaler dans mon sac de couchage à la nuit tombée lorsque j’ai tout donné ! N’est-ce pas satisfaisant, le soir venu, de voir une progression significative sur la carte ? Je n’ai pas de plus grande joie que compter les kilomètres abattus, les mètres de dénivelé avalés et tout répertorier dans mon carnet sous mon bivouac. De plus en plus, ma marche se suffit à elle-même dans la mesure où le simple fait de marcher, quel que soit le lieu foulé, m’apporte du plaisir, de la tranquillité et de la satisfaction.

Sur ce projet, il y avait une autre dimension, différente de l’aspect sportif. C’était d’aller à l’encontre des préjugés et à la rencontre de l’Histoire. J’ai été servi. Que ce soit dans les champs de mines en Croatie ou en Bosnie ou bien en longeant les bunkers albanais, je n’ai eu de cesse que de m’immerger dans le passé. J’ai beaucoup discuté avec les personnes rencontrées au sujet de leur pays, de leurs rapports aux autres. Les Balkans sont « safe ». On peut s’y promener en toute tranquillité à condition de rester sur les sentiers battus lors de passages de zones minées. Celles-ci sont toujours indiquées par des panneaux ! Les montagnes sont merveilleuses. Je ne pense pas me tromper en affirmant qu’il s’agit d’un des endroits les plus sauvages d’Europe. Le potentiel pour les sports de montagne est énorme !

J’aime sortir de ma zone de confort

Toutefois j’ai découvert des pays très pauvres et parfois instables politiquement. C’est le cas notamment de la Bosnie — Herzégovine. Dans le quartier de Bascarsija à Sarajevo, un jeune bosniaque me glisse « Nous sommes le seul pays au monde à avoir trois présidents ! Comment veux-tu que ça fonctionne ? Il n’y a aucun futur pour les jeunes. J’aspire qu’à une chose c’est partir travailler en Allemagne, en Autriche ou en France ! ».

Un peu plus loin en Albanie, j’ai été abasourdi en apprenant que le prix de l’essence était le même qu’en France pour un salaire mensuel moyen de 300 € et un taux de chômage énorme. Certes les guerres de Yougoslavie sont assez loin maintenant, mais la rémission des pays des Balkans de l’Est est lente. Certains regrettent même l’époque de Tito !

Y avait il une sorte d’appréhension avant le départ, et même pendant?

Comme je l’explique dans le film, je n’ai jamais autant douté qu’à l’aube de ce projet. Je me suis blessé aux genoux durant l’hiver et de petites douleurs étaient toujours présentes. Et puis je me lançais un peu dans l’inconnu : une région d’Europe où la randonnée est peu développée, des champs de mines toujours présents dans certains pays, des ours ! Je ne savais pas du tout jusqu’où j’étais capable d’aller. Je n’osais pas parler de mes attentes. Il était possible que je m’arrête très vite !

Je m’étais fixé un premier objectif à Gracac au bout d’une semaine de marche. J’écris alors dans mon carnet : « J’avais dit que je ferais un point après le Velebit. Je fais quelques mouvements avant d’aller me coucher. Ça à l’air d’aller. Go vers l’est ! ». J’ai pu continuer sans aucune douleur et aller au-delà du terminus de la Via Dinarica. Si on m’avait dit que j’allais parcourir 1300 km, je n’y aurais pas cru.

À trop douter, on risque de laisser passer l’appel. À un moment il faut prendre une décision et partir. On est jamais totalement prêt de toute façon. Alexandra David-Néel disait si bien dans son journal de voyage vers le Tibet interdit « Mais voilà, une fois de plus, je constate que les difficultés des voyages sont, surtout, dans les récits de voyageurs et dans les appréhensions précédant le départ. Une fois en route, tout se simplifie. »

Je n’aurais pas dit mieux. Après avoir passé la porte du bus à Grenoble, je me souviens me remplir d’un profond apaisement comme si le plus dur était fait ! Pendant la marche il m’arrive de douter bien évidemment, mais étant dans l’action, je suis beaucoup plus en capacité d’agir. Dans les forets, j’ai passé des heures à chanter à tue-tête car je redoutais la présence d’ours ! Et puis, il faut douter, il faut se remettre en question sans cesse ! C’est en mettant en branle ses propres certitudes que l’on se construit.

A quoi pense-t-on lors de ces longues journées de marche?

C’est une question qu’on me pose souvent ! Je pense être en phase avec moi-même et je m’accommode très bien de la solitude. La marche est un luxe. Elle est ralentisseur de temps et catalyseur de raisonnements ! Les idées défilent avec les kilomètres. Les réflexions jaillissent presque inconsciemment. Les foulées sont le moteur d’un engrenage intellectuel de pensées bien ficelées. En fait, il s’agit là d’un processus naturel.

Pour ne pas s’ennuyer, l’inconscient accroche des idées au passage et les tourne dans tous les sens, un peu comme un boulanger malaxerait une pâte à pain. Je suis alors capable de labourer une pensée, de passer des heures à la développer. Les sujets sont divers et variés, mais j’ai quand même remarqué que j’avais tendance à réfléchir à l’après : les choses que je mettrai en place en rentrant, la prochaine aventure… C’est bien connu, l’être humain a du mal à se satisfaire du présent !

En dehors de ces phases intellectuelles, j’ai, chaque jour, des réflexions beaucoup plus pragmatiques qui me traversent : où manger ? Où boire ? Où dormir ? Mine de rien, ces préoccupations occupent pas mal l’esprit. Il s’agit là de ma survie !

Avez-vous eu peur à un moment ?

Je n’ai pas eu de peur traumatisante, mais il m’est arrivé de subir des atmosphères pesantes. Dans les champs de mines déjà. Bien que le sentier soit bien indiqué, il est effrayant de s’imaginer que la mort se trouve à deux pas ! Mais l’expérience vaut le coup. Je me suis surpris à imaginer les fantômes des bataillons avançant vers la Croatie lorsque j’empruntais l’ancien chemin militaire Put Oluje pour entrer en Bosnie par les montagnes.

J’ai vécu quelques jours stressant au niveau de la frontière entre le Monténégro, l’Albanie et le Kosovo. À nouveau je suis passé par la montagne pour entrer au Kosovo. J’ai rencontré un groupe d’anciens combattants qui célébraient l’anniversaire de la prise d’arme des Kosovars contre les Serbes. L’un d’eux m’a fait la réflexion que je n’avais pas le droit d’entrer dans le pays comme je l’ai fait. J’ai compris plus tard qu’il me fallait un permis spécial si je ne passais pas par un poste-frontière officiel. J’ai passé les deux jours qui suivaient à me faire des films. À chaque personne ou chaque véhicule que j’apercevais, je m’imaginais qu’il s’agissait de douanier venu m’arrêter. Au vrombissement d’un moteur ou à l’écho d’une voix, je plongeais dans les taillis pour me cacher ! Finalement, je suis passé sans encombre, en tapinois !

Quel est votre plus beau souvenir de ce séjour ?

J’ai fait énormément de rencontres. Je pense que le fait d’aller seul m’a poussé à aller vers les autres. J’ai été marqué par le dévouement des locaux à mon égard ! Ce serait très difficile d’en retenir une seule parmi toutes.

J’ai fait par ailleurs une rencontre de deuxième type, celle du prince des Balkans, l’ours brun ! Je suivais les crêtes de Monts Sharr depuis plusieurs jours quand j’ai entendu du bruit en contrebas. Mon cerveau a eu du mal à faire le lien avec mes yeux. Pas de doute, un jeune ours était en train de gratter la terre pour chercher des insectes. Il envoyait valser les pierres dans la ravine. Sur le moment je me suis retrouvé tétanisé, de peur que sa mère surgisse à tout instant.

Je me suis vite rendu compte qu’il était seul et qu’il ne m’avait pas vu ! Caché dans les broussailles, j’ai pu profiter de longues minutes du spectacle qu’il m’offrait. J’avais du mal à réaliser, quelle chance ! Dès qu’il m’a repéré, il s’est dressé sur ses pattes et a humé l’air. J’ai sifflé pour lui montrer ma présence et après quelques secondes il a pris ses jambes à son cou. Merveilleuse expérience, que je redoutais, qui s’est déroulé de la plus belle des manières.

Qu’est-ce que vous a apporté cette aventure, et quelle est la suite?

De façon générale, que ce soit cette aventure ou les autres longues marches que j’ai pu faire, je tire la même leçon fondamentale : comment faire face aux obstacles que la vie nous envoie ?

Par définition, une aventure désigne une activité hasardeuse qui n’est pas forcément vouée à la réussite. On se rend compte que l’on a beau tout prévoir, rien ne se passe comme prévu. Alors au début, on se morfond, on rage face à la première difficulté : un sentier qui n’existe plus, une dysenterie, une gourde percée… Avec le temps, on apprend que rien ne sert de se lamenter, il faut réagir, analyser, tirer les leçons puis trouver une solution. J’aime reprendre la phrase de Jean d’Ormesson : « Merci pour les roses, merci pour les épines. » Il faut arriver à trouver le positif dans les évènements qui nous surviennent, que ce soit un calvaire ou un moment jubilatoire. Sur la route, j’apprends à accepter ce qu’il m’arrive et avec l’expérience je me sens prêt à faire face à toute situation. Les longues marches ensemencent la confiance en soi.

Il y a un parallèle à tirer avec la vie de tous les jours. Nous avons tous nos problèmes. Certains sont importants et méritent toute notre attention. D’autres (la majorité !) sont dérisoires et ne durent pas dans le temps. Il faut arriver à les passer un par un pour atteindre le bout du chemin.

La suite ? Continuer à bourlinguer ! Pourquoi pas une grande traversée en Asie Centrale dans un de ces pays qui finissent en « instan » ! Et y aller à la façon des pionniers, sans avion ! Il faut rêver !


Pour suivre Jérémy et voyager hors des sentiers battus à travers lui : 

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